Les années en guerre à Willems

Les camps de la mort et les chambres à gaz furent des choses immondes inscrites en noir dans l’histoire de l’humanité ; nous y avons perdu une willémoise Marie-Thérèse Gobert.

Mais la guerre, c’est aussi la multitude des souffrances, des séparations, des privations, c’est de la peine à profusion et 39/45 n’est pas si éloigné pour se souvenir. 

Ce fut d’abord, les années de confusion : fin 1936 et la réoccupation de la Rhénanie sans réaction, puis 1938 annexion des Sudètes et mobilisation de trois semaines sans suite, enfin 1939 la mobilisation près d’un an avant le conflit.

Ce fut des années lourdes d’angoisse et pour les deux millions de mobilisés, un mélange d’oisiveté et d’impréparation figée (Maginot) imposée pendant que l’Allemagne préparait une guerre moderne de mouvement.

Vint alors le choc de la « guerre éclair », de la panique et de l’évacuation. La peur d’être pris dans les combats a propulsé sur les routes de l’exode bon nombre de willémois dans une douloureuse épopée, du chariot tiré par un cheval, au simple vélo, en passant par les poussettes, voitures d’enfant ou carrioles à bras, tout était bon pour se sauver.

Il s’en est suivi plusieurs semaines de vie errante où le coucher était à la fortune du pot : un pré, une grange où l’on tirait directement au pis des vaches le lait pour les bébés, où l’angoisse des bombardements se mêlait à la grande pagaille de cette énorme transhumance précipitée.

Pour aller où ? Nul ne le savait, beaucoup se sont dirigés vers la côte, sans savoir que s’y déroulaient les plus durs combats.

Et c’est l’impossibilité de poursuivre qui entraîna le retour rapide pour constater amèrement l’inutilité de ce périple : aucun combat n’avait eu lieu à Willems. Les plus petits ont longtemps conservé l’impression d’une partie de vacances aventureuses. 

Quant aux adultes, la seule chose appréciée fut le temps merveilleux qui, somme toute, facilita cette vie de bohême.

Mais la suite allait être un long fleuve de douleur. La France est vaincue, elle signe un armistice, accepte une occupation et laisse partir deux millions de prisonniers en Allemagne.

D’un côté du Rhin comme de l’autre, c’est la séparation, les privations, la souffrance ; en effet, il y a « ceux » d’ici et « ceux » des camps.

Ici, on essaie tant bien que mal de vivre ou survivre, on manque de beaucoup de choses et de liberté, la jeunesse surtout se sent brimée, limitée, tous s’efforcent à l’économie, par combine ou ingéniosité, de se procurer charbon – bois – nourriture et le nécessaire pour vivre.

Dans ce contexte, des comportements très différents apparaissent : l’égoïsme forcené côtoie les plus grandes générosités et si la solidarité n’est pas un vain mot, elle n’est pas unanime.

La peur est aussi très présente, celle des occupants, des bombardements, des opérations de résistance (surtout les dernières années).

Les situations les plus difficiles sont celles des femmes de prisonniers, seules pour assurer les tâches, car en plus elles avaient le chagrin de la séparation et le souci pour le mari absent. Pour les veuves c’était encore plus terrible.

Les années sombres sont aussi révélatrices de comportements généreux et nobles.

  Ainsi à Willems, les deux troupes de théâtre du patronage et de l’amicale laïque se regroupent pour produire des spectacles au profit des prisonniers auxquels on envoie ainsi des colis.

C’est tout un accompagnement solidaire qui se développe, animé particulièrement par la jeunesse qui trouve là une occupation dynamique.

Le premier fait positif durant ces années sombres est la libération de Willems, le 4 septembre 1944. La rumeur enfle rapidement : « Les Anglais sont à Baisieux !!! », et puis c’est le défilé incessant durant plus de 24 heures de camions, jeeps et tanks anglais. C’est la liesse générale (avec pour certaines femmes un brin d’amertume au cœur et une pensée pour l’homme encore prisonnier), des cris de joie, des milliers de drapeaux, des embrassades, des échanges (fruits et produits frais contre chocolat et cigarettes).

Durant deux jours, dimanche et lundi, le village va se saouler de cris de joie. Les Anglais arrivent de Baisieux et le long du Chemin Départemental, traversent le village pour partir vers le Bon Poste, quelques petits détachements feront chez nous, une pause (toilette – rasage – remise en ordre), sous l’œil ébahi d’une jeunesse avide d’oublier ces années noires.

Willems, comme tous les bourgs, doit alors gérer la sortie de guerre, la liberté retrouvée, les rancœurs s’expriment de multiples façons. De la veuve esseulée ayant trimé dur pour survivre, à l’auteur de « marché noir », en passant par les générosités et solidarités plus ou moins fortes, aux résistants de la première comme de la dernière heure, tout ce monde veut maintenant revivre en liquidant leurs ressentiments mais en oubliant surtout.

Pour certaines épouses, il faudra encore attendre le printemps 1945 pour voir revenir le mari des camps de prisonniers. Retour, ô combien difficile, après cinq des plus jeunes années du couple qu’on leur a volées, il faut se réhabituer à la vie commune, les enfants n’ayant pas connu leur père, lui manifestent bien souvent de la distance voire de l’hostilité.

 Et puis surtout, l’immense incompréhension de ceux restés au pays qui ne peuvent imaginer les souffrances d’une telle séparation, il s’y ajoute encore l’attitude presque de reproche des anciens de 14/18 qui « eux ont payé mais gagné ». Comme au retour des soldats de toutes les guerres (ce sera identique pour l’Indochine et l’Algérie), la vie reprendra avec un non-dit amer de ces acteurs involontairement, passifs et souffrants durant près de cinq ans.

Comme après toute guerre, les anciens combattants et prisonniers s’organiseront (faisant des « foires au plaisir », réunions et banquets) pour structurer une solidarité née dans la douleur des camps qu’ils ne pouvaient partager qu’entr’eux .

Beaucoup d’anciens willémois ont encore le souvenir de cette époque douloureuse. Elle reste trop effacée dans nos mémoires, alors que bien des difficultés de vie en sont encore la conséquence (orphelins – manque et privation d’affectivité paternelle – souffrance physique).

Le sens de cette rubrique « clin d’œil au passé » est aussi de nous alerter sur ces périodes, leur enclenchement, sur les renoncements qui aboutissent à ces drames afin de respecter le désir ardent de tous leurs acteurs malheureux : « PLUS JAMAIS ÇA ! »

Texte : Paul Deffontaine, mars 2005

photos : collection Yves Vanbeneden

Date de dernière mise à jour : mardi, 25 septembre 2012